Qu’est-ce-que la conscience phonologique
et pourquoi faut-il la développer  chez l’enfant?

 

La conscience phonologique est la conscience de toute unité linguistique (syllabes, rimes, phonèmes). Elle permet des opérations mentales sur le langage parlé comme par exemple, segmenter des mots en syllabes, reconnaître la rime d’un mot, supprimer le premier phonème d’une syllabe...

Syllabes, rimes, phonèmes sont des unités du langage oral. La phonologie est l’étude de ces unités. Sans entreprendre ici une description systématique de ces unités de langage, nous aborderons quelques points essentiels nécessaires à l’explicitation du matériel présenté (et notamment ce qui concerne les phonèmes et les syllabes).

 

·        Les phonèmes :

 

Les phonèmes peuvent être répartis en deux principales catégories: les voyelles et les consonnes.

La voyelle est de façon générale décrite comme traduisant un son “musical” très discernable (étymologie: du latin “vocalis”, adjectif de voix), alors que la consonne est, quant à elle, définie comme un “bruit”, supposant toujours une voyelle pour la rendre perceptible (étymologie: du latin “consona”, qui sonne avec). Ainsi, la voyelle est autonome mais la consonne ne peut pas l’être.

Le Français écrit compte six voyelles. Mais le Français oral possède seize sons vocaliques. On y distingue en particulier les voyelles orales et les voyelles nasales. Si l’air phonateur emprunte uniquement la cavité buccale, la voyelle est dite orale ou pure ou buccale ([a], [o], etc...). Si l’air phonateur emprunte à la fois la cavité buccale et les fosses nasales, la voyelle est dite nasale ([], [â], etc...).

 

Le Français écrit possède vingt consonnes. Dans le langage oral, on compte trois consonnes nasales  ([m], [n], [ø]), toutes les autres sont orales. On oppose également les sourdes aux sonores. Si, lors de l’émission d’une consonne, les cordes vocales entrent en activité, la consonne est sonore; sinon, la consonne est sourde. Six consonnes sourdes ont leur correspondante sonore ([p]/[b] ; [t]/[d] ; [k]/[g] ; [f]/[v] ; [s]/[z];[S]/[Z]; ). Deux consonnes /l/ et /r/ sont désignées sous le terme de liquides. Ce sont deux sonores qui n’ont pas de correspondantes sourdes, mais leur association avec une autre consonne définit un “groupe consonantique” (comme “br”, “pr”, “dr”, “cl”, “fl”, ...). Ce groupe est ainsi constitué de deux consonnes liées phonologiquement.

 

On note, en Français, la facilité d’acquisition des voyelles orales due à la présence de régularités linguistiques. Chez l’enfant, entre trois et six ans, l’essentiel du système phonologique est déjà acquis puisque la période d’acquisition massive se situe autour de 18-20 mois. On observe, pourtant,  que seulement le quart des enfants entre cinq et six ans possède une maîtrise correcte du système phonologique, le système vocalique (voyelles orales seulement) étant plus rapidement possédé que le système consonantique. Ceci est dû aux caractéristiques acoustiques des voyelles orales plus facilement identifiables et analysables que les consonnes. Par contre, l’acquisition des voyelles nasales ne survient qu’après celle de toutes les voyelles orales.

 

De par leur abstraction au niveau de l’émission vocale, la détection des phonèmes (sauf les voyelles orales) est très difficile. Par contre, les jeunes enfants parviennent très tôt à détecter les syllabes.

 

·        Les syllabes :

 

La syllabe (étymologie: du latin “syllaba” : prendre avec) peut se définir comme un groupe de phonèmes (parfois un seul phonème) que l’on prononce d’une seule émission de voix. La syllabe est ainsi définie comme une unité d’autonomie vocale. On distingue les syllabes ouvertes et les syllabes fermées. Quand la syllabe se termine par une voyelle prononcée, elle est dite ouverte (ex: brumeux). Quand la syllabe se termine par une consonne prononcée, elle est dite fermée (ex: venir).

Une des grandes caractéristiques de la langue française est la difficulté d’isoler les unités mots dans le flux oral en raison de la présence d’un accent portant, non pas sur l’unité-mot, mais sur des groupes de mots dont l’unité articulatoire est la syllabe.

La syllabe, véritable unité de segmentation du langage oral apparaît ainsi comme l’unité privilégiée dont va se servir l’enfant pour commencer à développer sa conscience phonologique. Parmi les différentes structures syllabiques, la structure préférentielle du Français est la structure Consonne/Voyelle qui présente le plus fort pourcentage d’apparition (55%) parmi l’ensemble des structures syllabiques. L’unité syllabique Consonne/Voyelle constitue ainsi la structure de base sur laquelle va reposer les premiers acquis de l’enfant en lecture-écriture.

L’émergence d’une conscience syllabique, liée à la capacité de repérer chaque syllabe à l’intérieur d’un mot, se fait à partir de l’exercice de la langue orale. La conscience syllabique est une composante essentielle de la conscience phonologique.

 

1.               La conscience syllabique

 

La conscience syllabique apparaît bien avant l’apprentissage systématique de la lecture. Des enfants d’âge pré-élémentaire peuvent réussir des tâches de repérage de structures syllabiques (par exemple, taper dans les mains autant de fois qu’il y a de syllabes dans un mot).

La syllabe est une unité facilement perçue car facilement isolable dans l’acte articulatoire. A l’inverse, la difficulté d’appréhension du phonème vient du fait qu’il n’est jamais perçu de façon isolée mais toujours articulé à d’autres phonèmes pour former une syllabe.

 

 

2.               La conscience phonémique

 

La conscience phonémique peut se définir comme la capacité à considérer les mots parlés comme étant formés d’unités phonologiques insegmentables: les phonèmes. Les phonèmes sont des abstractions linguistiques. Unités de base, ils forment ainsi la structure phonologique des mots. Ils constituent la plus petite unité de segmentation de la langue orale.

La capacité d’analyse phonémique peut être étudiée à travers différentes tâches. On répertorie entre autres et à titre d’exemples:

-la segmentation d’un mot en phonèmes (ex: “carton” -> [k-a-r-t] );

-l’isolement de phonèmes (ex: qu’est-ce-que j’entends au début de “arbre”, de “lune”?...);

-la recherche d’un phonème dans un mot (notion d’intrus; ex: ballon, banane, baleine, bille);

-la suppression ou l’addition de phonèmes (ex: que devient le mot “route” si j’enlève [r]?).

Les enfants doivent nécessairement être capables de décomposer explicitement les mots en syllabes et les syllabes en phonèmes pour pouvoir apprendre un système de transcription alphabétique. La lecture alphabétique associe en effet, une composante visuelle graphique à une composante auditive phonémique (correspondance grapho-phonémique) nécessitant par conséquent la prise en compte de la structure phonémique du langage: segmentabilité des mots en éléments dépourvus de signification et combinables entre eux. La conscience phonémique est la condition d’appropriation du système de transcription alphabétique.

L’apprentissage de la lecture-écriture est la manière la plus efficace de développer la conscience du phonème. Mais, le niveau des phonèmes comme niveau d’apprentissage du système alphabétique est loin d’apparaître comme le plus accessible. Les règles de transcription au niveau des phonèmes sont difficiles, pourtant elles sont indissociables de l’apprentissage de la lecture. Un entraînement préalable à l’analyse phonémique améliore la capacité des enfants à apprendre les correspondances entre les formes écrites et parlées des mots. Il parait donc important de commencer, le plus rapidement possible, dès la Grande Section de Maternelle, cet entraînement d’analyse phonologique. 

 

Les enfants ont également besoin pour réussir leur apprentissage de l’écrit d’être entraînés à la reconnaissance de l’identité des phonèmes.

L’identification du phonème est liée à sa position. En effet, les performances dans des tâches d’isolement de phonèmes varient en fonction de la place du phonème dans la syllabe. Ainsi, un phonème en position initiale est plus facilement isolé que les autres.

 

Pendant longtemps, phonèmes et syllabes servaient à se définir mutuellement: le phonème en tant que plus petite unité de segmentation de la syllabe; la syllabe en tant qu’enchaînement linéaire de phonèmes. Deux niveaux seulement de conscience phonologique étaient donc étudiés.

Syllabes et phonèmes étaient de fait, considérés comme les seules unités phonologiques disponibles et l’enfant était censé traiter la syllabe comme un tout ou la segmenter en phonèmes. L’existence d’un niveau d’organisation intermédiaire restait insoupçonnée. Ces vues théoriques, qui avaient tendance à simplifier la situation de lecture, négligeaient pourtant d’autres possibilités d’analyse phonologique.

 

3.               La conscience d’unités intra-syllabiques

 

Dans les années 1980, des études sur des unités phonologiques de taille infra-syllabique sont apparues. La syllabe a été alors décrite comme comportant deux parties principales: l’attaque et la rime. L’attaque (appelée aussi amorce) est la partie consonantique initiale de la syllabe. C’est une consonne isolée ou un groupe de consonnes. La rime est constituée par la voyelle (pic) et les éventuelles consonnes qui la suivent (coda).

La décomposition de la syllabe en attaque et rime peut être équivalente à la décomposition en phonèmes (-bo- a attaque [b] - rime [o]) ou ne pas être équivalente à la décomposition en phonèmes (-bloc- a attaque [bl] - rime [k]).

La conception d’unités intra-syllabiques repose donc sur l’idée d’une structure interne de la syllabe organisée en différents éléments. Les phonèmes constituant la syllabe représentent ainsi une organisation en deux groupes (attaque et rime) au sein de cette syllabe.

Il semble que la détection des unités intra-syllabiques est plus facile et antérieure à celle des phonèmes. Ainsi, l’enfant serait capable de la décomposition en attaque et rime d’une syllabe (bl/oc), sans être conscient de la possibilité de segmentation en phonèmes de l’attaque (b-l) et de la rime (o-c). L’enfant pourrait ainsi mémoriser l’association -bl- comme correspondant au son [bl] sans la tirer des correspondances entre la lettre -b- et le phonème [b] et la lettre -l- et le phonème [l].

En Français, la rime beaucoup plus que l’attaque semble être traitée de façon privilégiée par le jeune enfant (cf. les comptines et les jeux de rimes très fréquents à l’école maternelle). La prise en compte implicite de l’unité rime apparaît très tôt chez l’enfant.

 

4.               Conscience phonologique et acquisition de la lecture-écriture

 

Conscience phonologique et acquisition de la lecture-écriture entretiennent des relations fortes et spécifiques. La compétence en lecture et la conscience phonologique apparaissent en causalité réciproque et se développent en interaction.

La conscience phonologique apparaît au coeur des problèmes d’acquisition. En effet, une cause de succès ou d’échec dans l’apprentissage de l’écrit est la capacité ou l’incapacité à distinguer les différentes unités phonologiques des mots. Les représentations phonologiques sont progressivement restructurées depuis des unités globales (mots ou groupes de mots) à des unités de plus en plus segmentées (syllabes) jusqu’aux phonèmes. Le niveau atteint détermine le point de développement de la conscience phonologique de l’enfant.

Les enfants en difficulté de lecture présentent des performances nettement inférieures aux enfants bons lecteurs dans des tâches de conscience phonologique, toutes unités de connaissance confondues. On observe un grave déficit en analyse phonémique chez les lecteurs malhabiles. Les enfants présentant ce type de déficit ont un apprentissage extrêmement lent et laborieux.

De par l’importance du rôle qu’elle revêt dans l’acquisition de la lecture, la conscience phonologique apparaît ainsi comme indissociable de la réussite ou de l’échec en lecture.

 

L’apprentissage de la lecture se structure selon deux axes qui se renforcent l’un l’autre:

- La reconnaissance des mots écrits

- La compréhension des phrases et des textes

 

En effet, d’une façon générale, l’enfant apprenti lecteur passe par

-une lecture logographique : reconnaissance visuelle “globale” des mots; “devinement” de mots appris par coeur;

-une lecture alphabétique : mise en relation de la version écrite et de la version orale des mots; correspondance grapho-phonologique;

-une lecture orthographique : étape finale aboutissant à la lecture experte; lecture automatique et rapide.

 

C’est au cours de la stratégie alphabétique de lecture que l’enfant va mettre à profit ses compétences au niveau de la conscience phonologique. Cette étape est caractérisée par la construction de la correspondance entre unités graphiques et unités phonologiques. Grâce à cette correspondance entre lettres et sons: la correspondance grapho-phonologique, la lecture perd le caractère arbitraire de la lecture logographique et permet à l’enfant de lire tous les mots nouveaux. C’est une étape d’apprentissage où la phonologie joue un rôle essentiel.

Ainsi, une réelle compréhension d’un texte écrit est basée sur la reconnaissance précise des mots qui le composent. Pour que cette reconnaissance puisse se faire, un certain niveau de maîtrise du code alphabétique s’avère indispensable. Ce niveau de maîtrise est lui-même basé sur le niveau de conscience phonologique atteint par l’apprenti lecteur.

 

5.                Conclusion

 

L’écrit étant un codage de l’oral, l’élaboration du langage oral est essentielle dans l’acquisition ultérieure du langage écrit. Avant d’être confronté à la langue écrite, l’enfant développe un certain niveau de connaissance de la langue orale. Il se réfère implicitement à un contexte d’utilisation et élabore des règles d’emploi pour chaque forme linguistique qu’il rencontre.

Ce contrôle linguistique demeure toutefois en dehors de toute gestion consciente. C’est simplement un niveau de compétence linguistique atteint par tous les utilisateurs du langage oral. Pourtant, lors du passage à l’apprentissage systématique de l’écrit, l’enfant va avoir besoin d’un niveau de connaissance plus élevé. Il va devoir prendre conscience du fonctionnement de la langue orale pour pouvoir s’approprier le système alphabétique. C’est la mise en place de la conscience phonologique.

Ce contrôle de type métaphonologique (connaissance sur la connaissance, connaissance consciente et analysable) est indispensable à l’apprentissage de la lecture.

 

 

Le but du matériel présenté ici est de développer la conscience des unités phonologiques du langage oral dès la Grande Section de Maternelle afin de préparer les enfants à aborder le langage écrit dans les meilleures conditions possibles et munis des compétences indispensables à un apprentissage réussi de la lecture-écriture.